samedi 29 mai 2010

Le soleil et le fou

Le fou courait dans les rues pleines de monde.
Les gens s’écartaient sur son passage, tantôt agacés, tantôt moqueurs, souvent indifférents. Le fou s’arrêtait parfois pour les apostropher de sa voix éraillée. Il faisait deux pas de danse devant les boutiquiers méfiants avant de repartir de plus belle, les bras levés au ciel comme pour annoncer un malheur que démentait pourtant le sourire idiot plaqué sur ses lèvres craquelées.
Encore un cinglé, un autre fardeau pour la société, se disaient les gens en le voyant.
« Mort ! Vous êtes morts ! Tous que vous êtes » criait-il entre deux éclats de rire. « Oui ! Des éphémères sortis de l’eau ce matin, et ce soir vous serez retournés au néant, desséchés, réduits en poussière. Ne voyez-vous pas ? Ne comprenez-vous pas ? C'est déjà fini ! »
Certains semblaient reconnaître le pauvre homme et le chassaient distraitement du dos de la main, comme on le ferait avec une abeille aventurée trop loin de sa ruche.
Un jeune homme au regard compréhensif essaya de le raisonner de sa voix douce, un peu par charité, et aussi pour calmer les commerçants passablement énervés par tout ce raffut.
« Mais c’est la Vie, monsieur ! » disait le jeune homme. « Ne voulez-vous pas la vivre, ou laisser les autres vivre la leur en paix ? »
Le fou éclata de rire. « À quoi bon ! Tout cela – il montra la rue, les magasins, les passants qui les contournaient comme un ruisseau contourne des rochers – tout cela n’est qu’un artifice du temps, le présent n’est qu’une illusion de permanence, et qu’on le veuille ou non tout est déjà fini ! »
« Pas pour moi. Je suis jeune ! Le monde est grand et la vie est belle. Que Dieu me garde sur cette terre le plus longtemps possible. »
« Ce ne sera jamais assez long. Jamais ! s'écria le fou. N’avez-vous pas vu le soleil se lever, ce matin ? Dans ma jeunesse, je le regardais s’arracher à l’horizon, lentement, laborieusement, et j’avais le temps ! » Le fou brandit une pomme probablement volée à un étalage et il la tint un instant en l’air. « Oui, j’avais le temps, avant que le soleil n’atteignît son zénith, de faire un millier de choses, et encore mille autres avant qu’il ne se couchât. Et la nuit était plus longue encore ! Une journée, c’était pour moi toute une vie, et rien que penser au mois prochain c’était comme goûter à l’éternité. Je saluais le soleil qui m’offrait tout ce temps sans compter »
« Et maintenant ? » fit le jeune homme plus par politesse que par curiosité, car le fou ne faisait que ressasser des histoires de vieillards, bien qu’il ne semblât guère âgé.
« Vous n’avez donc rien vu ? Ce matin, le soleil s’est levé vif comme une alouette, tout comme hier, tout comme le mois dernier. Ça fait vingt mille fois qu’il passe dans le ciel depuis que je salue sa course, mais il passe de plus en plus vite, comme pour se moquer de ma naïveté, comme l’adulte qui fait semblant de courir moins vite que l’enfant pour l’encourager, mais qui accélère ensuite pour lui rappeler qu’il est le plus fort. Le soleil ne m’attend plus ! Alors, petit, pourquoi devrais-je croire que les cinq mille jours qu’il me reste à vivre ne vont pas passer… comme ça ! » Il claqua des doigts sur ces derniers mots.
« Eh bien, c’est votre perception des choses. » soupira le jeune homme en regardant autour de lui. Il allait reprendre son chemin, il avait assez perdu de temps !
« Non, c’est la vérité », insista le fou en lui agrippant la manche.
« Une vérité parmi tant d’autres. Bon, il faut que… »
« Attendez ! Écoutez-moi bien. Après, vous pourrez retourner à vos occupations ô combien importantes. Je vais vous dire la seule chose dont je sois sûr, la seule vérité de cet univers, aussi vraie que je suis devant vous, plus vraie encore que cette pomme tombera si je la lâche »
Le jeune homme lui accorda une minute. Peut-être le fou avait-il finalement quelque fond de sagesse à dispenser ? Une minute, pas plus, ensuite il retournerait à ses occupations, car il avait en effet tant à faire dans cette journée d’été ensoleillée et prometteuse.
Le fou baissa la voix et s’approcha de l’oreille du jeune homme.
« Je vous le dis : un jour viendra, et pour moi il est déjà arrivé, un jour viendra où votre crâne sera aussi sec, aussi gris que ceux qu’on ramasse quand on retourne les cimetières. J’en vois déjà les cavités sombres, sous vos yeux. Vos dents si brillantes, si alignées, ne seront plus que des cailloux parmi les cailloux, tandis que le soleil, là-haut, continuera à tourner, encore et encore, des milliers, des millions, des milliards de fois jusqu’à exploser d’épuisement, et alors son souffle brûlant dispersera tout, la poussière de votre crâne, la poussière de vos dents, et même s’il n’y aura plus de soleil pour en marquer le passage, le temps ne s’arrêtera pas car le temps est mouvement, le temps rendra toujours plus minuscule l’intermède de votre existence, comme une flamme de bougie dont on s’éloigne dans la nuit profonde. Là est la seule vérité. Ce jour viendra, aussi réel qu’hier, aussi réel que demain. Aussi réel qu’aujourd’hui. Quand je vois un enfant, quand je vois une jeune femme, quand je vous vois, je vois un crâne six pieds sous terre et des gens qui dansent à la surface en attendant leur tour, je vois leur poussière voler au vent rouge de la fin du monde. Nier cette seule vérité, c’est nier la vie à laquelle vous semblez si attaché »
Le jeune homme recula d’un pas, haussa les épaules avec une moue navrée et disparut dans la foule vivante.
Le lendemain, le soleil se leva, comme d’habitude et le jeune homme, qui avait déjà oublié le fou, consacra sa journée à aider son père à refaire le toit de la maison familiale.
Un an plus tard, le jeune homme se mariait, et dix ans plus tard, il était père de cinq vigoureux enfants.
Un siècle plus tard, ça faisait longtemps qu’il était mort, mais ses arrière-petits-enfants se souvenaient vaguement de ce sage vieillard aux yeux doux qui leur répétait que la vie passait aussi vite que le soleil dans le ciel.
Deux mille ans plus tard, sur un site archéologique, on retrouva son crâne sec et gris sous un mètre de terre et de bris de tessons. Les dents toujours bien alignées brillèrent dans un musée une petite centaine d’années, puis les guerres d’un siècle tourmenté fracassèrent la relique, et les morceaux furent éparpillés ; et longtemps, bien longtemps avant que le soleil n’explosât dans une supernova, le crâne et les dents n’étaient déjà plus que poussières minérales dispersées à la surface de la planète morte. Le fou ne s’était trompé que de quelques milliards d’années.

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